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Révolutions arabes : « Le nouvel âge arabe »

le 26 janvier 2012 à 6:03 

Les révolutions arabes n’ont ni avorté ni été volées, elles ont juste constitué un effet d’aubaine pour ceux qui guettaient depuis plusieurs décennies l’occasion de sortir de derrière les fagots.

Ce qui arrive aux Arabes n’est ni un printemps, ni un hiver, ni quelque chose d’autre qui peut être exprimé par les particularités d’une saison. Ils entrent tout simplement dans un Nouvel Âge qui est le moment tragique et exaltant à la fois où on tranche les dilemmes cornéliens et les nœuds gordiens. Ce que n’ont pas fait les penseurs modernistes, les ulémas ou les hommes politiques au siècle dernier, les peuples vont devoir le faire en taillant à vif dans leur chair. De toute façon, c’est comme ça qu’ont fait les autres nations. Les révolutions ne se sont pas terminées dans les pays où on a voté et donné la majorité absolue ou relative au courant islamiste, elles s’étendront à plus ou moins long terme à d’autres pays arabo-musulmans et même au-delà, en Afrique et en Asie. Il y aura peut-être une pause pendant laquelle les pays où il ne s’est rien produit vont observer les conséquences de l’arrivée des islamistes au pouvoir. Le premier acte des révolutions arabes a été le soulèvement des peuples dans plusieurs pays en même temps, le deuxième la chute du régime, et le troisième les élections. Le quatrième sera celui de la mise au banc d’essai de l’islamisme. La nouveauté ce n’est pas qu’il soit arrivé au pouvoir, il l’est depuis toujours dans les monarchies du Golfe, et il l’a fait dans les temps récents en Iran et en Afghanistan.

Dans ces pays, il s’exerçait dans un cadre absolutiste, ne tolérant pas d’opposition. La nouveauté, c’est qu’avec les révolutions arabes il va s’exercer dans un cadre ouvert, dans une ambiance de liberté d’expression, avec des partis concurrents et des médias libres. De ce point de vue, la victoire des islamistes aux élections en Tunisie, au Maroc et en Égypte est une excellente chose. Les peuples qui se sont libérés sont devant un test espéré, redouté ou différé depuis les indépendances. Le moment est venu de faire face à la situation quels que soient les périls encourus. Maintenant que le âfrit a jailli de la boîte et qu’il se trouve intra muros, il faut lui faire face. C’est la grande épreuve qui les attendait et à laquelle ils ont échappé jusqu’ici pour une raison ou une autre. Il vaut mieux crever l’abcès une fois pour toutes et affronter le problème, si problème il y a, plutôt que de continuer à le renvoyer au lendemain ou à vivre avec une épée de Damoclès sur la tête. Le moment est venu de lever l’hypothèque islamiste en donnant aux partis qui s’en réclament l’occasion de montrer ce dont ils sont capables. S’ils démontrent qu’ils sont respectueux des lois républicaines, qu’ils n’engageront pas leurs pays sur des chemins aventureux à la recherche de quelque chimère, qu’ils tiendront leurs promesses d’apporter la justice et la prospérité, alors ils gouverneront aussi longtemps que le voudra le suffrage populaire. Mais s’ils échouent à améliorer le sort de leurs compatriotes, ou s’ils portent atteinte aux libertés nouvellement conquises, alors ils seront chassés de la scène politique sinon par une révolution, du moins par un désaveu électoral. Les pays concernés passeront peut-être par une période d’instabilité, de tensions, voire de violence, mais s’il faut en passer par là ils gagneront à le faire le plus tôt possible.

Lorsque la mise à l’épreuve de l’islamisme aura été menée à son terme, ses effets, qu’ils soient positifs ou négatifs, libéreront l’esprit musulman, et c’est de cette libération que dateront les efforts réels et profonds d’adaptation de l’islam au monde moderne. Si les nouveaux gouvernements déçoivent leurs peuples, l’islamisme disparaîtra de l’esprit des gens comme panacée capable de remédier aux problèmes des musulmans. S’ils réussissent à enclencher une dynamique de développement et de montée en puissance dans le monde comme le fait depuis quelques années l’AKP, ce sera parce qu’ils auront fait comme l’AKP. Or, celui-ci a réussi parce qu’il évoluait dans le cadre d’un Etat de droit démocratique et laïc et d’une économie libérale. Si le bien que les partis islamistes arabes pensent et disent de l’AKP est sincère, ils n’ont qu’à s’inspirer de son cheminement. S’ils arrivent à rééditer dans leurs pays ses exploits socioéconomiques et à faire montre d’autant de tolérance et de respect des autres, l’islamisme pourra prétendre au pouvoir dans n’importe quel pays du monde.

Dès lors que de telles évolutions auront été accomplies, nul ne trouvera à redire à ses victoires électorales puisqu’il sera devenu un mouvement politique soluble dans la démocratie. Il est abusif néanmoins de comparer les partis islamistes avec les partis démocrates- chrétiens occidentaux car on n’a jamais vu un de leurs leaders promettre l’application littérale des prescriptions de l’ancien ou du nouveau Testament s’il arrivait au pouvoir, ni la réunification de l’Eglise et de l’Etat. Ils sont intégralement démocrates et n’ont de chrétien qu’une vague inspiration morale. Les Américains, pour leur part, sont réputés pour la place qu’ils accordent à la religion dans leur vie, mais leurs lois sont faites par le Congrès et non dictées par les pasteurs et les prêtres, une Bible à la main. Les peuples qui ont consenti des sacrifiés pour recouvrer leur liberté doivent savoir pourquoi ils l’ont fait et ce qu’ils doivent en faire. Ils doivent choisir dans quel monde ils veulent vivre : celui du despotisme des personnes, hommes providentiels ou hommes de religion, ou celui qui résulte du bon fonctionnement d’institutions démocratiques solides et transparentes, de la contribution de chacun au bien de tous, et du compter sur soi plutôt que sur l’assistanat terrestre ou céleste.

Veulent-ils rester à l’état de masses, de bergerie soumise à la guidance hasardeuse de quelque bon ou mauvais berger, ou devenir les actionnaires de leur destin ? Ils vont devoir aussi, dans le cas de certains, régler la lancinante question de leur coexistence avec leurs compatriotes appartenant à d’autres confessions ou obédiences, comme les chrétiens et les chiites. Sauf à préférer la guerre civile et le démantèlement du pays comme a fait l’islamisme au Soudan, ou risque de le faire la secte Boko Haram au Nigeria. La phase postrévolutionnaire ne s’arrêtera pas avec l’investiture des partis qui ont gagné les premières élections. On n’est qu’au début d’une nouvelle ère qui verra s’installer une véritable vie politique qui clarifiera au fur et à mesure les idées et les choses.

Au fil du temps, des expériences et des leçons tirées, de nouveaux partis vont se former, des alliances se nouer, une société civile apparaître, le corps électoral s’instruire des conséquences de son vote, et les esprits crédules se désensorceler. Le courage qui a soulevé des centaines de milliers de personnes et la liberté de pensée et d’expression arrachée dans la foulée ne disparaîtront pas parce que des courants politiques religieux ont été portés au pouvoir. Ceux qui se sont soulevés contre la dictature et fait face à des moyens de répression impressionnants le referont le cas échéant. Ils étaient des milliers à échanger sur la Toile, ils deviendront des dizaines et des centaines de milliers. «Un clic est plus fort qu’un flic», disaient les Tunisiens pendant leur révolution.

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Les médias nouvellement libérés ne se laisseront pas inféoder, la jeunesse branchée n’acceptera pas d’être brimée, les femmes ne se résigneront pas à un statut minoré. Avant c’était possible, plus maintenant. Ceux qui ont trouvé le courage de s’insurger contre le despotisme séculier trouveront celui de se soulever contre le despotisme religieux ou l’Etat totalitaire. Ils n’accepteront pas que le père qu’ils ont tué soit remplacé par un beau-père autoproclamé. Les médias, jaloux de leur nouvelle liberté, défendront la liberté éditoriale et le pluralisme télévisuel. Les syndicats de magistrats qui se sont investis dans la révolution exigeront et obtiendront l’indépendance de la justice. Dans l’opposition, les partis démocrates se feront connaître en harcelant le gouvernement, en mettant en avant ses contre-performances, en ne lui concédant rien qui puisse remettre en cause les acquis de la démocratie, en élaborant des propositions de lois et en démontrant à l’opinion publique qu’ils sont une alternative crédible et compétente. Petit à petit, ils trouveront le répondant nécessaire auprès de leurs concitoyens, toucheront en eux des fibres nouvelles et finiront par en attirer un certain nombre dans leurs rangs.

Dans cette nouvelle vie politique libérée de la peur et de la censure, les masses s’intéresseront au débat politique, croiront en ce qu’elles verront, formeront leur jugement et se libéreront progressivement de la culture théocratique. Les intellectuels, les journalistes, les artistes et les cinéastes mettront en branle leurs capacités et leur génie pour contribuer à cette prise de conscience et à l’œuvre de rationalisation des masses. Il en sortira que la religion est une foi et la politique un art de gérer, que Dieu n’est pour rien dans les actes des hommes politiques, qu’il n’en a missionné aucun et qu’ils n’engagent qu’eux-mêmes. Telle est la dynamique intellectuelle et politique dans laquelle vont rentrer les peuples arabes, même ceux non touchés par la révolution. Ces derniers seront très attentifs à cette nouvelle expérience qui les concerne et les engage au même titre. C’est ainsi que, progressivement, les citoyens arabes deviendront comme ceux des autres pays. Libre à eux de croire, de faire la prière et le jeûne ou de voiler leurs femmes, pourvu qu’ils respectent les règles du jeu démocratique, l’espace public, la liberté des autres, les minorités ethniques et/ou confessionnelles, les étrangers et les conventions internationales. La république est une association, un contrat social, une interactivité entre les droits et les devoirs. C’est un cadre de vie flexible, adaptable, conçu pour absorber les changements, les évolutions, le progrès et même les catastrophes de la nature ou de l’histoire. Là, les solutions ne viennent pas de la providence, mais du travail et de la contribution quotidiens de chacun à l’œuvre commune. Les révolutions en cours ont signé le réveil de la conscience arabo-musulmane dans les proportions révélées par les élections. Les peuples qui les ont faites ne sont pas entrés en démocratie, mais dans un nouvel âge qui peut les mener à la démocratie.

Ce nouvel âge commencera avec la confrontation entre les tenants de la culture théocratique et les tenants de l’Etat démocratique, et se confirmera avec la définition d’une vie institutionnelle qui prenne en compte les valeurs musulmanes mais aussi la diversité des croyances, des opinions politiques et des ethnies. Le nouvel âge c’est une ère, une étendue de temps durant laquelle il faudra réunir l’une après l’autre les conditions nécessaires à l’établissement d’une vie nationale pacifiée et civilisée. Chaque expérience en cours dans le monde arabo-musulman sera une source d’inspiration, chaque expérience aboutie deviendra un précédent, chaque précédent tendra à devenir une norme, et le tout donnera aux musulmans une nouvelle conception du monde. Cette évolution mènera à la pratique d’un islam éclairé, tolérant, comme celui qu’ont connu leurs ancêtres. L’important est que le chemin soit pris, que l’on se mette dans l’axe, qu’on regarde loin devant soi, par-dessus l’épaule des despotes et des ulémas obscurantistes car il y en a eu d’éclairés comme les cheikh Ben Badis ou El-Ibrahimi en Algérie. Ce sera, à long terme, l’acquis le plus extraordinaire de ces révolutions, quand elles auront réconcilié l’homme arabe avec la modernité, la citoyenneté et le reste de l’univers. La promesse de cet acquis est infiniment plus importante que le renversement des régimes dictatoriaux. C’est ce qu’il faut déjà comptabiliser comme gain historique.

Le nouvel âge s’imposera, le cours de l’Histoire le dicte et l’exemple de pays musulmans non arabes comme la Turquie, la Malaisie et l’Indonésie qui ont beaucoup avancé sur la voie de la modernité et de la démocratie le montre. Il résultera de la convergence de trois évolutions : celle du courant moderniste, celle du courant islamiste, et celle de la conscience populaire. Elles ont commencé il y a un siècle, surtout dans les républiques, mais elles ont été retardées et contrariées par le despotisme intéressé par l’immobilisme chez les uns et les autres. Le courant moderniste apparu à la fin du XIXe siècle a enfourché des idéologies qui l’ont finalement éloigné de la majorité du peuple, de ses intérêts et de ses valeurs : marxisme, laïcisme (Iran des Pahlévis et Turquie de Mustapha Kémal), baassisme, libéralisme… Ces idéologies ayant servi la cause de la libération et de la lutte contre le colonialisme ont été par la suite converties en partis uniques et en partis-alibis servant de devanture au despotisme. La république et le multipartisme n’étaient que des trompe- l’œil, ils cachaient des régimes autoritaires et prédateurs qui, allant au bout de leur logique, voulurent devenir carrément des dynasties.

L’islamisme radical, avatar violent de la culture théocratique, a capitalisé au fil du temps les déceptions et les frustrations des peuples, et fini par se présenter en alternative à l’échec des élites modernistes civiles et militaires. Aussi, lorsque les révolutions arabes ont renversé les rapports de force au profit des peuples, ceux-ci s’empressèrent d’en remettre les bénéfices au courant islamiste dit modéré, jugeant qu’il n’a pas été partie prenante à un siècle de direction moderniste aux résultats peu probants. Avec sa vision différente de la politique et des affaires internationales, son discours nouveau et ses nouveaux visages, il leur paraissait incarner idéalement le changement. Aujourd’hui qu’ils sont aux responsabilités et confrontés aux réalités internes et externes, les partis islamiques sont obligés d’adopter le profil de partis de gouvernement ou disparaitre comme acteurs politiques. Les peuples, ayant recouvré leur dignité et leur liberté, reprendront confiance en eux-mêmes et s’impliqueront dans la vie politique, développant ainsi leur sens critique et leur sens des réalités. La «majorité silencieuse», celle qui ne vote pas et qui se plaint par la suite du choix des autres, comprendra l’importance de l’urne sur sa propre vie et aura à cœur de s’investir dans la sélection des partis et des hommes qui dirigeront le pays. Chaque partie ayant accompli ces efforts, ayant réalisé ces évolutions, les forces qui animent la société finiront par converger vers des compromis et s’accepter mutuellement dans le jeu de l’alternance.

Un autre danger, plus imminent que celui de retourner au Moyen-Âge, plane sur les peuples arabes qui viennent de se libérer, celui de l’anarchie. Si l’instabilité persiste au-delà du supportable, et que les gouvernements se succèdent comme dans un rodéo où les cavaliers se relaient sur le dos d’un cheval fougueux pour être aussitôt jetés à terre, il y aura péril sur la révolution. L’ancienne dynamique économique en Tunisie et en Égypte a été cassée et ne sera pas de sitôt remplacée par une nouvelle. Il faudra pour cela beaucoup de temps. Mais si le comportement social et les mœurs subissent de brutaux changements, l’investissement local et étranger s’en ressentira, ce qui compromettra la reprise dans des secteurs comme le tourisme, et aggravera la situation. Or, tout ce qui est retenu de l’islamisme, c’est qu’il piaffe d’impatience de changer les mœurs. Les peuples sont plus exigeants avec les nouveaux pouvoirs qu’ils ne l’étaient avec les anciens. Ces derniers ne leur devaient rien tandis que les nouveaux leur doivent tout. La liberté de manifester ou de se mettre en grève s’étant imposée d’elle- même, les médias s’étant ouvert à tout le monde, une masse colossale de doléances a surgi, impatiente et menaçante. Il y a une quinzaine de jours, Moncef Marzouki et le nouveau Premier ministre étaient accueillis à Kassreïne aux cris de «Dégage !».

Ils avaient appelé quelque temps auparavant grévistes et protestataires à une «trêve de six mois» pour donner sa chance au nouveau gouvernement. Marzouki avait même agité le spectre du «suicide collectif» si l’économie ne reprenait pas rapidement et que les gens ne retournaient pas à leurs activités. En Tunisie, on en est au troisième ou quatrième gouvernement depuis le départ de Ben Ali, alors qu’en Égypte on ne les compte plus depuis la chute de Moubarak. En Libye, des unités de combattants ne reconnaissent pas les décisions du CNT et refusent d’exécuter ses injonctions. Elles ne veulent pas désarmer et revendiquent une participation dans les instances dirigeantes. Des affrontements ont déjà eu lieu ici et là qui ne présagent de rien de bon. Dans ce pays où il n’y avait rien d’autre que la personne de Kadhafi et son absurde livre vert, tout doit être construit ex nihilo. Les musulmans sont en 1432 quand le calendrier universel affiche 2012. Pour comprendre leurs difficultés à s’adapter à la démocratie, il faut les ramener à l’époque où les pays d’Europe sortaient de la chrétienté pour rentrer dans les Temps modernes sous forme d’Etats nationaux, quelque part à l’époque de Savonarole (1452-1498) qui avait créé à Florence un Etat théocratique avant de finir pendu puis brûlé pour son fanatisme. Il ne faut pas juger les peuples arabes qui viennent de se libérer par comparaison avec les pays européens, mais par comparaison avec les peuples arabes, ou autres, qui ne sont pas soulevés contre le despotisme. Au regard de ces derniers, ils ont fait un pas de géant pour rejoindre le troisième millénaire.

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