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Monde arabe – La gauche et l’islamisme : même combat pour le changement ?

le 28 janvier 2012 à 23:34 

Les mouvements contestataires qui ont réussi, en 2011, à modifier la carte politique du monde arabe avaient surpris et étonné les acteurs traditionnels et les analystes, autant par leur caractère populaire consensuel que par leur indépendance vis-à-vis des partis, avant d’être contrariés et régulés, au nom de la raison d’Etat et des équilibres régionaux, par le biais du jeu légaliste des élections et de l’action souterraine des grandes puissances étrangères.

Toutes les classes sociales opposées aux régimes en place, y compris les classes moyennes et même la bourgeoisie nationale anti-compradore, en particulier en Egypte où la tradition capitaliste remonte à Mehmet Ali, s’y sont fondues, en compagnie de toutes les chapelles religieuses et des forces porteuses de projets de société, apparemment antinomiques, mais réunies, par l’événement, derrière des drapeaux multicolores, des portraits de révolutionnaires et des milliers de dazibaos rafraîchis aux couleurs de Facebook, YouTube et Twitter, autour d’une revendication fondamentale commune : la fin de la dictature et de l’autoritarisme liberticide. Un an après, ces mouvements ont engendré, dans certains pays, des alliances qui ont conduit à la mise en place de gouvernements de coalition entre formations islamistes et formations de gauche, à l’issue d’élections libres exemplaires. Bien que certains protagonistes aient qualifié ce type de dénouement de tentative de dévoiement et de confiscation, il n’en demeure pas moins qu’il pose des questions qui méritent un examen sans parti pris.

S’agit-il, là, d’un rapprochement dicté par une tendance politico-civilisationnelle lourde répondant à une prise de conscience et à une demande sociale arrivée à maturation ? Ou bien, en revanche, ne sommes-nous, là, qu’en présence d’un effet de conjoncture qui sert des approches politiciennes tactiques cachant des stratégies inavouables ? Dans l’état actuel des choses, il est difficile de répondre à ces interrogations par l’affirmative et ou par la négative tant le phénomène n’a pas encore revêtu le caractère d’une règle générale et que les exemples survenus sont particuliers et différenciés par l’inégalité des équations économiques et historico-culturelles propres à chaque pays. Dans tous les cas, cet état de fait inédit pousse les observateurs objectifs que nous sommes à aller en chercher les raisons, loin dans l’Histoire et plus en profondeur dans les structures matérielles et mentales des sociétés réelles. Il nous conduit à aller plus en avant dans le questionnement du passé et du présent qu’il suggère et à exposer, en toute objectivité, les termes dans lesquels il est formulé aussi bien pour la gauche laïque que pour l’islamisme qui se sont bien connus et souvent combattus depuis près d’un siècle. Pour avoir accepté de faire partie d’un même gouvernement et conclu ce mariage de la carpe et du lapin, il aurait fallu que l’un et l’autre aient réussi à faire bouger les lignes rouges qui les séparaient.

L’islamisme est-il parvenu à un stade d’évolution suffisamment avancé pour intégrer les exigences de la modernité dans sa représentation de l’individu et du monde et pour renouer avec l’esprit scientifique d’Ibn Rochd et d’Ibn Khaldoun qui fit la gloire de la civilisation musulmane au lieu de chercher, vainement, à ressusciter les vieux démons du salafisme négateur des libertés ? Et de son côté, la gauche laïque estelle, désormais, prête à admettre que l’islam est une constante intransgressible de l’authropologie des sociétés musulmanes qui transcende ce que des historiens appellent «les parenthèses du colonialisme et de la fausse laïcité des systèmes autoritaristes corrompus qui lui ont succédé au nom du nationalisme».

Les élites de l’un et de l’autre pôle auraient-elles, ainsi, débouché, comme le disait Raymond Aron, à un point de convergence contre les dictatures, tel qu’il leur permettrait d’imaginer, de concert, des voies de sortie de la crise politico-civilisationnelle à laquelle les peuples arabomusulmans sont confrontés depuis la chute de l’Empire ottoman ?

Et qu’au-delà des calculs politiciens étroits et de la tentation de la composition et du compromis liés au court terme, seraient-elles prêtes à concevoir, ensemble, derrière leur forte aspiration au changement et sans interférence extérieure, un projet de gouvernance démocratique en rupture avec l’ordre ancien ? A première vue et connaissant les préjugés et les méfiances tenaces qui persistent chez les uns et les autres, pareil challenge s’apparenterait à une gageure et à un défi difficilement surmontables. Pourtant, là où le changement est intervenu, sous une forme violente ou habilement géré par le pouvoir séculier, des pas importants ont été accomplis susceptibles d’être passés au sas de l’investigation scientifique, compte tenu de leur potentiel d’influence sur le cours des événements à venir. Pour défricher un terrain qui pourrait réserver, ultérieurement, bien des surprises, c’est autant aux ressources de la sociologie et de l’anthropologie qu’à celles de la science politique et de l’histoire qu’il faudrait avoir recours.

Si l’on reconstitue, de ce point de vue, les principales étapes de la genèse et du parcours des formations de gauche et des formations islamistes tels qu’ils se sont produits dans le monde arabo-musulman, tout au long du siècle précédent, que découvrons-nous ? En vérité beaucoup de données connues mais tombées dans un oubli qu’il faut s’empresser de dépoussiérer pour bien comprendre les situations qui nous interpellent aujourd’hui.

1 – La gauche est une réalité politique très ancienne de l’histoire des pays arabo-musulmans. Elle est apparue, au plus fort de l’occupation coloniale et des protectorats, et fut la résultante des luttes nationales et sociales très rudes que la paysannerie pauvre, la classe ouvrière et le sousprolétariat ont mené contre le pacte colonial et l’économie de traite ainsi que contre la féodalité et la bourgeoisie compradore alliées au colonialisme et à l’impérialisme occidentaux. Cette gauche, constituée de partis communistes ou de partis progressistes, activant sous différentes appellations, s’implanta là où les conditions l’avaient permis, dans des pays connus pour l’ancienneté de leur capitalisme manufacturier comme l’Egypte, l’Iran et l’Algérie ou dans des pays connus pour être d’importants comptoirs commerciaux comme le Liban, la Syrie, la Palestine, le Yémen du Sud et la Tunisie auxquels il faut ajouter des pays occupant des positions charnières dans la géostratégie mondiale tels que le Soudan, l’Afghanistan et l’Indonésie. Alliés de l’Union soviétique, ces partis prirent part, à des degrés divers, au combat anticolonial, puis à l’instauration du socialisme, après l’indépendance, et ce, à l’intérieur ou à la périphérie des pouvoirs dirigés, en général, par les partis nationalistes. Certains d’entre eux avaient, en effet, fait partie de coalitions gouvernementales, notamment en Irak sous la présidence du général Hassan El-Bakr aux côtés du parti Baâth et du Parti populaire kurde ; en Syrie, le parti de Khaled Baghdache soutenait le triumviral marxisant d’El-Atassi, Zouayen et Makhos et en Indonésie, les communistes activaient sous la protection de Soekarno, évincé, à cause de cela, en 1965, par le général Suharto. Au Yémen du Sud, les marxistes ont été jusqu’à prendre la tête du gouvernement, à part entière, sous la direction de Abdelfattah Ismaël avec le même appui que le Kremlin consentira plus tard au parti de Babrak Karmel pour s’installer aux commandes de l’Afghanistan.

Le PAGS, successeur du PCA interdit en 1964 par le président Ahmed Ben Bella, préconisait, lui, le soutien critique au gouvernement du président Houari Boumediene qui l’avait tenu en suspicion jusqu’au lancement des trois révolutions, à partir de 1972. Le FPLP de Georges Habache et le FDLP de Nayef Hawatmah occupa aux côtés du Fatah de Yasser Arafat une place d’avant-garde dans le combat contre Israël, notamment après Septembre noir, quant au Liban, le parti communiste dirigé par El-Hawi, assassiné ces dernières années, juste après le Premier ministre El-Hariri, joua longtemps le rôle d’une force populaire anti-sioniste aux côtés du Parti progressiste de Kamel Djoumblat à l’instar du Parti de la liberté et du socialisme de Ali Yata, toléré par le Makhzen marocain en raison de la force de sa base ouvrière structurée au sein de l’UMT de Ben Mahjoub. Le PC tunisien, traqué par le Néo- Destour, n’eut, quant à lui, de répit, dans la clandestinité, que pendant la brève expérience socialiste tentée par Ahmed Ben Salah, l’omnipotent ministre de l’Economie des années 1970, vite limogé par le président Bourguiba pour crime de lèse-majesté idéologique. Le Parti communiste soudanais accusé de complot par le général Numeïry fut, pour sa part, laminé, malgré sa toute-puissance organique et populaire et ses dirigeants pendus après avoir été livrés par la Libye du colonel Khadhafi où ils avaient cru pouvoir trouver refuge. La force de ces partis résidait dans l’entrisme de leurs élites dont ils avaient fait un moyen de pression efficace en s’appuyant sur les milieux intellectuels, syndicaux et médiatiques et bien entendu sur la proximité qu’ils entretenaient avec le camp socialiste et le Kominform qui les faisaient balancer entre l’allégeance due à l’internationalisme et les positionnement nationaux qu’ils s’efforçaient de prendre dans leurs pays respectifs pour marquer leur relatif ancrage, d’où de fréquents conflits avec les pouvoirs en place qui se terminaient, souvent, par la répression et les massacres comme ce fut le cas pour le Parti communiste indonésien réduit à néant et pour le Toudeh, le Parti communiste iranien, déclencheur de la révolution contre le Shah et victime expiatoire de l’ayatollah Khomeiny, une fois installé à la tête de la république islamique. L’ infitah, le bazar du libéralisme sauvage, conforté par le triomphe de la révolution en Iran, l’essor du wahhabisme saoudien et de la défaite de l’Union soviétique en Afghanistan, sonna le glas de la gauche dans le monde arabo-musulman pour céder le pas à une autre configuration sociopolitique, au sein de laquelle les mouvements religieux allaient occuper une place de plus en plus visible, parfois combattus, parfois instrumentalisés selon les intérêts du moment.

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2 – L’islamisme, comme idéologie et système de gouvernance communautaire où le pouvoir temporel obéit aux exigences du dogme religieux n’est, certes, pas né d’hier. Il est contemporain du khalifat instauré à la mort du Prophète. Après le rayonnement universel que l’islam connut, vinrent les périodes de l’ inhitat,de la chute de la Sublime Porte, de la colonisation, des protectorats et du reflux qui le réduisirent à la répression et à la clandestinité jusqu’à la Nahda qui lui insuffla une nouvelle âme grâce à l’œuvre réformatrice titanesque signée par Mohamed Abdou, El- Afghani, Rachid Rédha, Chakib Arslane, Ali Djinah et Abdelhamid Ben Badis, lesquels avait pris la mesure des défis auxquels faisaient face les peuples d’Orient allant jusqu’à instaurer un dialogue avec l’Eglise catholique à travers ses épigones les plus éclairés et les plus ouverts, saint Augustin et saint Thomas d’Aquin. Ils partirent en guerre contre les atavismes, le charlatanisme et l’interprétation tendancieuse de la révolution et remirent au goût du jour la quête du savoir et de la science, de la même façon que le Japon du Meiji, la Chine de Sun Yat Sen et l’Inde du Mahatma Ghandi marquèrent la rupture avec les schèmes de la pensée traditionnelle impuissante à fournir les moyens de l’émancipation et donnèrent le départ à des révolutions qui, tout en empruntant à l’Occident ses référents technologiques et sa démocratie, s’employèrent à moderniser leur système d’éducation sans renoncer à l’essentiel de leur identité civilisationnelle. Malheureusement, là où ces résurrections des peuples d’Orient ont arraché leur visa pour le développement, parfois au prix de très lourds sacrifices humains et matériels consentis dans des guerres injustes, la Nahda buta sur la résistance des pesanteurs de la scolastique et de la tradition qui firent capoter le mouvement réformiste musulman dont le seul gain collatéral fut la division du sous-continent indien et l’émergence à la fin des années 1940 du Pakistan de Ali Djinah en tant qu’Etat islamique indépendant, éternel adversaire de l’hindouisme.

Aux lieu et place de ce mouvement, commencèrent à apparaître des organisations dont la principale revendication fut l’établissement d’un ordre moral rigoriste et l’application de la chariaâ. Ils se donnèrent le nom de Frères musulmans et un chef, particulièrement charismatique, Hassan El-Banna. C’était en Egypte, quelques années avant la révolution des Officiers libres de 1952. Leur fait d’armes le plus notoire fut l’incendie des cinémas du Caire dirigé, non contre le protectorat britannique décrié par Saâd Zaghloul, mais contre la vie dissolue du roi Farouk et de sa cour. La déposition de celui-ci par le mouvement de Nasser mit un terme brutal à l’organisation étêtée de son leader, pendu pour l’exemple. La purge laissa des traces indélébiles aussi bien dans les rangs de la formation islamiste que dans la mémoire collective de la société égyptienne de la même façon que les massacres de Hama perpétrés, lors d’une nuit des longs couteaux très meurtrière, par les milices paramilitaires du Baâth syrien de Hafez El-Assad intronisé par un coup d’Etat. L’accalmie ne fut que de courte durée puisque, tour à tour, le Soudan où Sadek El-Mahdi et Tourabi montèrent au créneau, aidés en sous-main par l’armée, après l’extermination des communistes et l’Afghanistan tombé sous le contrôle de Masoud et de Heykmetyar qui, après la déroute des troupes soviétiques, replacèrent sur orbite l’islamisme désormais organisé en Internationale. L’arrivée sur la scène de Ben Laden acheva de doter celle-ci de moyens financiers colossaux qui lui permirent de créer El-Qaïda, de maîtriser les technologies de communication les plus sophistiquées et d’en faire un usage systématique, en particulier sur Internet.

La suite est connue : le mouvement surgit en Palestine avec le Hamas et Cheikh Yassine en Tunisie avec Ennahda et Ghanouchi, en Algérie avec le FIS et Abassi Madani, au Yémen avec Ezzendani, au Maroc avec le Parti de la justice. Ces partis connurent des fortunes diverses selon qu’ils agirent pacifiquement ou en utilisant la violence. Interdits pour les uns, réduits à la clandestinité ou intégrés dans le jeu politique pour d’autres, ils empruntèrent un profil bas au lendemain de l’attentat du 11 septembre 2001 et des guerres du Golfe, d’Afghanistan et d’Irak jusqu’à ces fameux 14 et 25 janvier 2011 qui ébranlèrent le monde et au cours desquels ils prirent le train en marche. En apparence seulement, car en réalité, leur victoire aux élections législatives de Tunisie, du Maroc, d’Egypte, celles d’avant, en Palestine occupée qui consacrèrent le Hamas de Machaâl et de Hanya, et celles attendues, selon toute vraisemblance, en Libye, au Yémen et en Syrie, sans mésestimer les acquis déjà obtenus en Jordanie, au Koweït et sans parler des avancées opérées en Indonésie, au Nigeria et même en Malaisie, un pays émergent qui a réussi sa mue sous l’empire de la chariaâ, leur victoire, dis-je, apparaît plutôt comme le fruit d’un travail long et patient, opéré dans une société réelle, encadré par une école et des médias islamisés et aussi grâce à des fonds immenses levés en Arabie Saoudite, au Qatar et dans la diaspora. Le triomphe obtenu à la régulière à plus de 65% en Egypte, salafistes compris, et à la majorité relative en Tunisie et au Maroc, ouvre la voie royale à l’établissement d’une sorte de démocratie islamique quasi comparable à la démocratie chrétienne qui régna après la Seconde Guerre mondiale sur l’Europe avec le RPF du général De Gaulle, la CDU de Konrad Adenauer et de la Démocratie chrétienne italienne.

Et déjà, l’AKP de Turquie, l’ancien membre du Pacte de Bagdad, l’ex- Cento, appendice de l’Otan, présentée comme respectueuse des équilibres internes globaux, est désignée, de facto, par ses supporters européens et américains, comme le modèle à suivre. La ceinture verte de Zbigniew Brezinski pourra, ainsi, être bouclée. Un seul maillon y manquera : l’Iran difficile à gérer avec ses ambitions nucléaires. Dans l’idée des partisans de cette théorie, la parenthèse du colonialisme et de la fausse laïcité des pouvoirs nationalistes sera, de cette façon, refermée, comme le fut la parenthèse communiste en Russie et en Europe de l’Est et le retour à la Açala, l’authenticité des sociétés arabo-musulmanes sera assurée dans un monde globalisé qui tend à devenir plus asiocentriste qu’occidentalocentriste.

Alors, que vient faire ici l’alliance entre des partis de gauche et des partis islamistes en Tunisie et au Maroc ? A quelle réalité et à quelle demande répond-elle ?

Des tentatives doctrinales et politiques abondant dans ce sens ont vu le jour en Union soviétique dans les années 20 et en Algérie dans les années 30 et 90 du siècle dernier. En Union soviétique, Sultan Galiev, un transfuge de l’Asie musulmane, nommé secrétaire aux nationalités par Lénine, entreprit d’élaborer une synthèse entre l’islam et le communisme, «une hérésie» sanctionnée rapidement par une sentence d’exécution commandée à la police politique par Staline. Le Congrès musulman convoqué en 1936 à Alger par la coalition formée par les nationalistes, les ulémistes et les communistes contre le colonialisme célébrant sa gloire, quelque temps auparavant, lors du Centenaire, préfigura ce que le FLN sera plus tard, plus exactement à partir de 1956 ; un précédent qui inspira, sans doute, les partis co-signataires de la déclaration de Sant’Egidio réunissant le FIS, Nahda, le FLN, le FFS et le PT, au lendemain de l’annulation du processus électoral du 26 décembre 1991.

Que peut-on conclure de tous les développements qui précédent et sur quelle projection peut-on les prolonger ?

La réapparition de la gauche et des syndicats, plus actifs sur la scène politique maghrébine et dans une moindre mesure au Machreck, bien que minoritaire, émiettée et élimée, après une très longue clandestinité, a-t-elle, avec ses élites, encore un rôle à jouer dans l’orientation de la société ? Certains commentateurs politiques arguent que l’entrée du CPR (le Congrès pour la République) de Merzouki et du Takatoul dans le gouvernement du parti Ennahda n’est qu’un moyen d’empêcher celui-ci d’appliquer son programme dans un pays où la société attache une grande importance à la question de la femme, aux droits de l’homme, à la liberté d’expression, au progrès social et à l’alternance démocratique. Le palais royal marocain partagerait, aux yeux de ces commentateurs, la même préoccupation en encourageant le Parti progressiste et social, héritier de l’ex-PC marocain, dirigé par Nabil Benabdallah et le Mouvement populaire amazigh à entrer dans le cabinet de AbdeliIllah Benkirane, le leader du Parti de la justice et du développement, vainqueur des élections.

«Le compromis historique» aurait-il des chances d’être passé malgré ces arrière-pensées ?

Les Frères musulmans égyptiens gênés par la percée salafiste voudraient bien aller vers la société civile et ouvrir leur prochain gouvernement aux élites représentatives pour donner des gages aussi bien aux jeunes initiateurs de la révolution qu’aux puissances occidentales. Encore faut-il que le Bloc de la révolution continue et que le Mouvement du 6 Avril, Al-Karama des Nassériens, le Wafd et le Parti des Egyptiens libres le veuillent bien. Le spectre politique qui se profile à l’horizon du Yémen et de la Syrie augure de la même tendance. Reste la Libye qui n’a pas encore soldé ses comptes avec l’ancien régime et traîne un déficit institutionnel tel qu’il lui faudra davantage de temps pour stabiliser les rapports de forces et former, là aussi, une alliance islamo-technocratique capable de diriger le pays sans heurter les puissances qui l’ont aidé à se débarrasser de l’ancien pouvoir, un vice de fond dont les thouwar libyens tentent, aujourd’hui, avec grand fracas de se débarrasser.

Est-ce pour autant la fin des luttes politiques et sociales ?

Pas si sûr, répond Samir Amine, l’économiste égyptien qui pense que «les élections de ces dernières semaines avaient pour but de récupérer la révolution et que le combat pour le triomphe final du mouvement révolutionnaire qui déboulonna Hosni Moubarek est loin d’avoir cessé».

Dans cette violente tempête qui a emporté quatre régimes, l’Algérie constitue-t-elle une exception ainsi que le prétendent des exégètes politiques ?

Ou bien connaîtra-t-elle le même sort que ses voisins, par l’effet de la contagion. Oui et non si l’on en croit les uns et les autres. Oui, parce qu’elle réunit les mêmes ingrédients socioéconomiques et historiques qui ont provoqué le raz-de-marée arabe. Le tableau des disparités sociales aggravé par la corruption, l’économie informelle, l’effritement de l’Etat, l’accumulation des déficits en droits humains, le chômage, la crise du logement, la répression malgré la levée de l’état d’urgence réunit, selon les pessimistes, toutes les conditions pour déclencher un mouvement semblable à ceux qui l’ont précédé ailleurs. Non, répondent les optimistes, l’Algérie n’a pas à suivre de modèle, elle constitue, elle-même, un modèle fort de sa Révolution du 1er-Novembre, de ses ressources naturelles, de ses infrastructures, de ses revenus, de ses élites, de sa communauté à l’étranger et de son armée républicaine garante de l’unité de la nation. Ses islamistes partagent les pouvoirs exécutif et législatif depuis 20 ans et s’apprêteraient, même, sous réserve d’un scrutin libre et transparent, à conduire une majorité avec le concours d’autres forces représentatives de la société réelle, assurés qu’ils sont d’un électorat soudé et discipliné et, naturellement, d’un réseau très ramifié de bailleurs de fonds.

Qui dit vrai ? Qui dit faux ?

Les tout prochains mois livreront les premiers éléments de réponse à cette interrogation, lors de ce qui est jugé comme le test de la dernière chance, même si les plus sceptiques pensent que ces élections sont un trompe-l’œil destiné à calmer les ardeurs de l’opposition et à isoler les facteurs de déflagration sociale. Une mobilisation conséquente de l’électorat sauverait la mise des réformes et devrait inciter les successeurs de l’actuel gouvernement à travailler, dans le respect d’une charte des libertés, à l’accession rapide des élites au pouvoir réel, quelles que soient leur origine sociale, leur formation et leur obédience idéologique. A défaut, la société algérienne ira droit vers l’inconnu ; un inconnu gros de tous les dangers. Néanmoins, ne tirons pour l’heure des plans sur la comète, tant il est vrai que l’Histoire ne se forge pas à coups de supputations. Marx avait prévu la révolution prolétarienne en Allemagne dont les caractéristiques répondaient à tous les critères requis. Elle a eu lieu en Russie pré- capitaliste et en Chine féodale qui n’en réunissaient que très peu. Comme quoi nul n’est prophète en son pays.

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