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France : le lobby pharmaceutique, fer de lance de la lutte contre le tabac

le 8 décembre 2015 à 12:14 

lobbying

Depuis les années 1970, en France, les activistes anti-tabac redoublent d’efforts pour que cesse notre dépendance à la nicotine. Des mesures souvent dictées dans l’ombre par l’industrie pharmaceutique, très influente dans la sphère publique et politique.

En France, l’industrie pharmaceutique a de beaux jours devant elle. Si l’on en croit par exemple les sondages qui fleurissent tous les ans, les Français, toujours plus nombreux à reconnaitre subir « un petit coup de déprime » de temps en temps, consomment l’anxiolytique à tous les repas. Et les laboratoires, en général, redoublent d’inventivité lorsqu’il s’agit de vendre un remède miracle à une large frange de la population. Derrière cette activité – qui cristallise souvent quelques méfiances –, une question, tout de même, se pose : est-ce au nom de la santé publique, ou bien pour faire fonctionner un business très juteux, que les géants pharmaceutiques prétendent oeuvrer ? La réponse, évidemment, risque de déranger : les activistes pro-médicamenteux sont légion. Plongée au cœur du lobbying anti-tabac « à la française », pour mettre au jour les manœuvres des industriels.

L’emprise de l’industrie pharmaceutique sur le système de santé

Depuis quelques décennies, un grand nombre d’acteurs – médecins, politiques, mais également tabacologues et autres experts nicotiniques – alertent sur les méfaits de la cigarette. Le point de départ : la loi Veil qui, en 1976, inscrit noir sur blanc la lutte contre le tabagisme au sommet des impératifs de santé publique. Slogans en caractères gras, gommes à mâcher, substituts à la nicotine, patchs anti-tabac ; la France sonne alors le glas de la dépendance à la cigarette. Jusqu’aux années 2000, où l’industrie pharmaceutique fait de la lutte anti-tabac son grand cheval de bataille – et, faut-il admettre, l’un de ses gros fonds de commerce. Le marché du médicament voit ainsi fleurir, entre autres solutions miracles, l’antidépresseur Zyban (Bupropion) et, spécialement en France, le désormais célèbre Champix.

Quelques mois après sa mise en circulation, celui-ci se retrouve au cœur d’une affaire de conflits d’intérêts, qui révèle in fine, d’après l’hebdomadaire américain Business Week, qu’industries pharmaceutiques et médecins entretiennent des « liens financiers ». Ceux-ci d’ailleurs permis par le classement de la dépendance tabagique en tant que maladie chronique. L’auteur de l’article, paru le 26 juin 2008, s’étonnait ainsi que des médecins prescrivent à des fumeurs des traitements aussi lourds que s’ils avaient affaire à des cas de diabètes par exemple. Parmi les médicaments fortement conseillés : le Champix, donc.

En France, c’est un rapport de l’Inspection générale de la sécurité sociale (IGAS) sur l’encadrement des programmes financés par les entreprises pharmaceutiques qui, en 2007, marque les esprits. Selon ses auteurs, les « labos » seraient partout : de l’expérimentation des médicaments à la formation des médecins, jusqu’au financement d’associations de malades. Le temps est venu, d’après eux, de dénoncer « l’emprise de l’industrie pharmaceutique sur quasiment l’ensemble du système de santé ».

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Arrêter le tabac pour se mettre aux médicaments, un mal pour un mal ?

Et quoi de mieux, pour ce faire, qu’un témoignage livré par l’un des acteurs directs de ce jeu financier ? Robert Molimard, médecin français à la retraite, est professeur honoraire à la faculté de médecine Paris-Sud et, surtout, l’un des pionniers de la recherche en tabacologie dans l’Hexagone. Pour lui, il ne fait pas de doute que les liens unissant les parties – industriels, médecins, pouvoirs publics et même associations – sont « commerciaux plutôt que scientifiques ». « J’ai fondé la Société de tabacologie, devenue Société française de tabacologie il y a vingt ans. Je l’ai quittée le jour où l’industrie pharmaceutique s’y est introduite » précise-t-il sans concession. Et de dénoncer « l’infiltration par l’industrie pharmaceutique de tous les organismes de décision, dont l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ». Il évoque également la « manipulation scientifique, destinée à permettre la mise en place de lois coercitives qui visent à pousser les fumeurs au sevrage pour qu’ils deviennent les nouveaux clients des laboratoires pharmaceutiques. »

Aucun maillon de la chaine « lutte anti-tabac » n’est donc épargné par l’activisme farouche des industriels. Surtout pas le corps médical. Selon l’Ordre des médecins, en février 2010, « 85 % des essais cliniques étaient financés par l’industrie pharmaceutique ». Logique, d’une certaine manière, mais non dénué de considérations autres. Claude Béraud, médecin et ancien vice-président de la commission de transparence de l’AFSSAPS (ANSM depuis 2012), explique succinctement le fonctionnement de la recherche : « Des spécialistes testent une molécule en service hospitalier à la demande et sur financement des labos. L’un d’eux rédige une note. Il devient la caution scientifique du médicament qui en est issu dans les médias et auprès des politiques. » Jusqu’ici, tout va bien. Sauf qu’il existe quelques contreparties : « Je ne l’ai pas vu de mes yeux, mais certains touchent de la main à la main des sommes de plusieurs milliers d’euros. Sans compter les voyages et les hôtels de luxe pour ces VRP du médicament dans le monde. »

Ainsi, d’après un rapport parlementaire de novembre 2005, plus d’un expert sur deux appartenant à l’AFSSAPS travaillerait en lien avec l’industrie pharmaceutique. Si les spécialistes ne le clament pas, en général, certains indices permettent toutefois de le vérifier. Le professeur Bertrand Dautzenberg, par exemple, pneumologue à l’hôpital Pitié-Salpêtrière à Paris et… expert pour le laboratoire Pfizer (à l’origine du Champix), préside l’Office français de prévention du tabagisme (OFT), une association reconnue d’intérêt général dans la prévention du tabagisme.

Aujourd’hui, en France, tandis que le Sénat vient de retoquer le projet de loi santé du gouvernement – et, surtout, l’un de ses mesures phares : le paquet de cigarettes neutre tant décrié –, la voix des anti-tabac se fait entendre. Avec une seule et même rengaine : les lobbies pro-industrie du tabac, qui ont infiltré les plus hautes sphères de la décision publique, sont partout. Sauf que, pour se faire entendre, les activistes de la lutte anti-cigarettes usent exactement des mêmes moyens !

Créée en 1978, la Fédération européenne des industries pharmaceutiques est par exemple l’un des recruteurs de lobbyistes les plus actifs sur la scène bruxelloise. « Impossible d’y échapper », affirme le député Vert français Didier-Claude Rod. Qui fustige : « On reçoit des fax provenant de Pfizer ou GSK nous indiquant s’il faut voter pour ou contre tel texte ». Le message, au moins, est clair.

DL

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